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AU PIED LEVÉ, SOUS LES CERISIERS

Il est 5h30 du matin et mon téléphone portable vient à peine de me réveiller. Oui oui, je sais : je suis en voyage, pourquoi je me lève à des heures pareilles ? En plus, j’ai failli réveiller la totalité du dortoir alors que je cherchais mon natel dans la semi-obscurité… Un petit coup d’œil sur la météo du jour : beau temps, ciel dégagé, ce qui ne semble pas être le cas des journées suivantes. Bon, je vais tâcher de profiter encore une fois de chaque minute de soleil ! D’ailleurs, ce dernier est déjà visible, mais il faut dire qu’il se couche très tôt ici au printemps (17-18h), mais se lève en contrepartie de bonne heure (4-5h). Ainsi, les lèves-tôt comme moi sont clairement avantagés pour les visites matinales !

J’écarte les rideaux de mon lit et tend l’oreille. Ouf, il semble que je n’ai réveillé personne, en tout cas pas mon voisin de lit dont les ronflements sourds se font entendre sans peine. J’enfile rapidement mes habits préparés la veille, met un peu d’ordre dans les environs de mon futon et descend l’échelle de bois qui me sépare du plancher des vaches. C’est avec mon sac et tout le contenu nécessaire pour la journée que je quitte les lieux sur la pointe des pieds, en prenant soin de récupérer mes chaussures au passage (au Japon, pas de chaussure à l’intérieur). Juste avant de quitter les lieux, je laisse mon regard vagabonder sur le jardin de l’auberge, lieu que j’affectionne tout particulièrement. Encore une fois, je tend l’oreille : quelques bruits d’oiseaux et légers sons au loin. J’ai peine à croire que je me trouve au centre d’une mégapole de 30 millions d’habitants… Oui d’accord, il est tôt, mais vous pouvez être certain que la ville s’est réveillée bien avant moi !

Je franchi le portail à l’arrière de l’auberge et me dirige vers la station de métro Hibiya, à moins de 50 mètres de là. Se faisant, je ne croise qu’un ou deux cyclistes et autant de piétons mais c’est en entrant dans la station de métro que je me retrouve face à quelques dizaines de tokyoïtes attendant patiemment sur le quai. Rappelons tout de même qu’il n’est même pas 6h du matin ! Le métro arrive, mais je trouve sans peine une place assise pour les 3 prochaines minutes, le temps d’arriver à la gare d’Ueno. Cette dernière constitue l’un des principaux nœuds ferroviaires de la ville, avec notamment le terminus du Skyliner arrivant de l’aéroport de Narita par lequel je suis arrivé l’autre jour. Au pied de la gare se trouvent également les rue piétonnes d’Ameyoko, véritable bazar à ciel ouvert où l’on trouve de tout, des produits alimentaires aux t-shirts à prix bradés. J’y passerai une soirée avec des amis japonais un peu avant mon départ.

Il y a déjà du monde dans les environs, alors essayez d’imaginer ce que cela doit donner aux heures de pointes ! Je prends la sortie la plus proche du parc et m’y dirige, croisant ici et là quelques hommes en costard, des éboueurs en train de terminer leur « tournée » et même quelques sportifs motivés entamant leur jogging. Quelle motivation ! Surtout que le fond de l’air est tout de même frais. Deux ou trois grandes séries de marches et me voici à l’entrée sud du parc d’Ueno !

Ouvert en 1973, il fut offert en 1924 par l’empereur Taisho à la municipalité de Tokyo, d’où son nom « Ueno-Onshi Koen » ou « Parc de Ueno, Cadeau Impérial ». Il abrite plusieurs musées parmi les principaux du Japon, ainsi que des temples et sanctuaires, un zoo, et surtout de très nombreux et magnifiques cerisiers. Ces derniers sont d’ailleurs la raison de ma visite de si bon matin. Au pied de ces derniers se réunissent les Tokyoïtes au moment de la floraison, meilleure période pour visiter le Japon et pendant laquelle on boit, parle, rit, mange et chante lors du traditionnel hanami. Je garde un souvenir particulier de cet endroit, car il s’agit d’un des premiers lieux visités durant mon voyage au Japon en 2010, même si la floraison des cerisiers était alors déjà passée !

Avant de m’aventurer plus loin dans le parc, je ne dirais pas non à un petit café bien chaud, pour me réveiller et aussi me réchauffer un peu les mains. Je m’approche donc vers un de ces fameux distributeurs de boissons. Celles et ceux qui, comme moi, ont déjà voyagé au Japon le savent : ces distributeurs automatiques sont littéralement partout ! A chaque coin de rue, dans chaque station de métro ou de train, à tous les étages des centres commerciaux, dans les bâtiments publics, etc. Bref, il est impossible de marcher plus d’une minute sans en voir un ou plusieurs alignés.

Ces derniers sont très compacts et peuvent ainsi être installés quasiment n’importe où, et même dans certains endroits carrément excentré. Mais nous sommes au Japon, donc pas grand chose à craindre au niveau du vandalisme. Imaginez la durée de vie d’un distributeur de ce genre sous nos latitudes… Quelques heures tout au plus, non ? Durant mes déplacements au Japon, je n’ai jamais eu l’occasion d’apercevoir une de ces machines en mauvais état, ni même arborant le moindre tag.

La ville de Tokyo est en ce moment même en train de renouveler petit à petit son parc de machines vers la nouvelle génération. Fini les boutons-poussoirs et les lampes de couleurs : désormais, c’est écran tactile et paiement sans contact. Sans oublier de mentionner la plus grosse révolution : la camera à reconnaissance faciale intégrée qui scanne votre apparence, détermine votre sexe, âge et type de personne (homme d’affaire, jeune casual, sportif, touriste étranger, etc.) et vous suggère en fonction des résultats les boissons adaptées. Un businessman par exemple se verra proposer du café ou une boisson énergisante, tandis qu’une jeune fille aura plutôt droit à un jus de fruit sans calories.  Pour le moment, on ne trouve ce type de distributeurs que dans les plus grandes gares de la capitale, mais le groupe en charge de ces machines, Acure, entend décliner sous toute les formes cette nouvelle technologie d’ici quelques années.

N’oublions pas que nous sommes au Japon, le pays où tout est possible ! Et en ce qui concerne les distributeurs, il y en pour tous les goûts : thé, café, bière, soda, boisson énergétique, jus de légumes, etc, sans oublier que les boissons sont disponibles froides ou chaudes, et ce, à toute heure du jour ou de la nuit (un fond bleu pour un peu de fraîcheur et un fond rouge pour les frileux). Toutes les machines prennent les espèces, mais certaines acceptent également les cartes de transport comme la Suica. Si tel est le cas, le logo des cartes acceptées figurera sur la machine et il suffira de passer la carte concernée sur la borne prévue à cet effet. Le prix moyen d’une boisson est généralement de 120 yens et c’est exactement le prix du café chaud que je m’apprête à savourer !

Les boissons en tout genre ne sont bien entendu pas la seule marchandise vendue, mais j’y reviendrais dans un futur article.

Une fois quelque peu réchauffé, je commence ma visite du parc. Un des premiers éléments auxquels on fait face est une statue de bronze de 3,63 m, exécutée en 1898 par Takamura Koun, et représentant le général Saigo Takamori (1827-1877). Officier des forces impériales, il mena les troupes impériales lors de la guerre du Boshin et devient un des fervents meneurs de la révolution Meiji. Avec d’autres commandants, il parvient à rendre le pouvoir à l’empereur mais se retrouvera plus tard opposé à la politique d’ouverture et de modernisation du pouvoir qu’il a contribué à mettre en place.

Saigo démissionne alors pour rentrer à Kagoshima. Ses « disciples » prennent alors le contrôle de la région qui devient pratiquement indépendante. En mars 1877, une rébellion éclate suite à une tentative de désarmement par le gouvernement. Pour la mater, Tokyo mobilise plus de 70’000 hommes. La défaite des rebelles qui s’ensuit sonne le glas des samouraïs. Acculé et blessé, Saigo décide alors de faire seppuku, le suicide rituel japonais. Cette guerre a fait plus de 15’000 morts, 25’000 blessés et coûté plus de 42’000’000 yens, mais c’est sa mort héroïque qui a fait la grande célébrité de Saigo Takamori.

Un peu plus loin se trouve les premiers édifices de l’ancien et plus grand centre bouddhiste d’Edo à l’époque des Tokugawa, le temple de Kan-eiji. Il ne subsiste plus aujourd’hui que quelques-uns des 36 bâtiments, pagodes et temples originaux répartis à l’époque sur 62 hectares, terrain qui forme aujourd’hui le parc de Ueno-Onshi, le plus grand de la capitale et un des plus apprécié en cette période de l’année.

Le premier temple sur mon chemin est Kiyomizu Kannon. Ce dernier n’est pas encore ouvert, mais les arbres en fleur présents dans son jardin sont déjà la proie de quelques tokyoïtes équipés d’appareils photos et de trépieds. La conception du temple, comprenant un balcon en bois s’étendant sur une petite colline, a été inspiré par le Kiyomizu Dera de Kyoto.

Le soleil se lève petit à petit et la luminosité augmente de même. Je continue mon chemin et décide alors de suivre l’allée principale traversant le parc pour me rendre à l’autre bout, à proximité du musée national de Tokyo. C’est ainsi pas moins de 1000 cerisiers en fleur qui s’offrent au regard, un spectacle magnifique teinté de blanc et rose. Et comme le flot des locaux et touristes est relativement réduit de si bonne heure, on peut profiter des lieux dans le calme.

Déjà, quelques personnes ont pris place sur les bâches bleues réparties ici-et-là sous les cerisiers, réservant probablement l’endroit pour collègues et amis. Des bennes et poubelles sont également accessibles et vidées régulièrement afin d’assurer une propreté maximum à l’endroit.

Au bout du chemin, une surprise m’attend : des locaux de tout âge entamant une gymnastique matinale, sous la supervision d’hommes habillés en blanc, indiquant par haut-parleur les séries d’exercices à suivre. Rien de bien compliqué, tout le monde peut y participer. Et même si la place manque autour des « entraineurs », on peut toujours s’éloigner et prendre exemple sur les personnes situées plus en avant. Et tout cela sous une jolie musique !

Me voici donc sur une jolie place avec en son centre un grand bassin. J’aperçois alors au loin le Musée national de Tokyo, le plus grand musée du Japon. Ce dernier expose plus de 100’000 pièces sur l’art antique et médiéval japonais et d’autres pays d’Asie Orientale. J’aurais l’occasion de le visiter lors d’une prochaine journée pluvieuse, aussi j’y reviendrai dans un futur article. Dans les environs se trouvent également d’autres musées, comme le musée national des sciences, le musée municipal de Tokyo, le musée national d’art occidental, le musée d’art Mori de Ueno ou le musée de Shitamachi, sans oublier le Zoo d’Ueno ! Ce dernier est le plus ancien zoo du Japon et possède 10’000 animaux issus de 900 espèces. Ses stars en sont sans conteste des pandas géants. Il est divisé en deux parties, Higashi-en et Nishi-en, reliées entre elles par un monorail de 300 mètres.

Je profite alors de me balader dans les environs. Comme il n’est pas encore 9h, heure d’ouverture standard des édifices religieux au Japon, tous les temples et autres sanctuaires sont fermés, comme c’est le cas par exemple pour le Sanctuaire de Toshogu, dédié à Ieyasu Tokugawa. Nous avions visité ce lieu lors de notre voyage en 2010 et je ne peux que vous conseiller de vous y promener. En effet, le sanctuaire principal très richement décoré, la pagode à cinq étages, ainsi que l’allée dallée menant au sanctuaire, bordée de nombreuses lanternes en pierre et de 50 lanternes en bronze offertes par les seigneurs féodaux de tout le pays valent le coup d’œil !

Je rebrousse chemin lentement, tout en prenant quelques photos des magnifiques cerisiers aux pétales fragiles. Un fort coup de vent et des centaines d’entre-eux s’envolent ! Il est par conséquent difficile de pouvoir admirer la floraison plus de quelques jours par années, et il suffit d’une journée complète d’une pluie drue et d’un vent fort pour que tous les pétales finissent au sol, n’offrant ainsi plus aucun spectacle à admirer.

De retour vers le temple de Kiyomizu Kannon, je descend une série d’escalier en direction de l’étang de Shinobazu, situé en contrebas du zoo. Ce dernier, recouvert de lotus qui fleurissent en août, est un havre pour les canards et plusieurs dizaines de types d’oiseaux migrateurs et sédentaires dont le nombre se monte parfois à plus de dix mille. Un chemin de terre divise l’étang en trois parties : celui des lotus, des cormorans et des bateaux. Au centre des trois se trouve un îlot sur lequel est situé le Bentendo, un temple octogonal dédié à Benten, la Déesse de la bonne fortune, richesse, musique et connaissance. L’endroit est bondé durant la saison des cerisiers et de nombreux stands de nourritures sont présents et ouverts à partir de la mi-journée.

Avantages et inconvénients de se lever aux aurores : peu de locaux et touristes, mais tout est encore fermé, on ne peut pas tout avoir ! Ce n’est cependant pas bien grave, car nous avions déjà vus l’intérieur du temple en 2010. L’endroit est parsemé ici-et-là de pierres gravées et de statues parfois coiffées de bonnets, vêtues de bavoirs et parfois de petits vêtements. Si vous n’en connaissez pas leur signification, laissez-moi vous raconter l’histoire de Jizō.

Jizō est une divinité issue de la religion bouddhiste dédiée à l’altruisme. Historiquement, Jizō aide les âmes perdues à trouver le salut. Il s’est donné la tâche de vider les enfers, et lorsque ceci sera accompli, il pourra atteindre l’illumination parfaite, c’est-à-dire devenir Bouddha. Bien entendu, cette mission est impossible, et devenir Bouddha n’est pas un objectif en soi. Ce qui compte, c’est le chemin qui y mène et les actions à mener pour tendre vers cet idéal. Ainsi, Jizō n’est pas tout à fait un dieu, ce n’est pas non plus une incarnation de Bouddha. C’est un bosatsu, qu’on pourrait comparer aux saints de la religion chrétienne.

 Jizō existe dans l’ensemble des pays qui pratiquent le bouddhisme. Mais au Japon, il a un rôle légèrement différent et plus spécifique : il est le protecteur des enfants morts. Et étant donné la place primordiale qu’occupe l’enfant dans la culture japonaise, Jizō est l’une des figures les plus aimées et vénérées du pays. Pour bien comprendre son rôle, il faut savoir que suivant les préceptes bouddhiques, les hommes doivent réaliser de bonnes actions durant leur vie. Cela leur permet de traverser le fleuve divin Sanzu. Hors, les enfants n’ont pas eu le temps de cumuler suffisamment de mérite dans leur vie pour le franchir. Jizō les prend donc sous sa protection et les cache dans les replis de sa robe.

 Jizō a un visage enfantin comme rappel de son rôle protecteur des enfants. Il est de coutume que les mères ayant perdu un enfant confectionnent un bavoir rouge et l’accrochent à une statue de Jizō. Cette tradition a pour objectif symbolique de protéger l’enfant défunt du froid dans son voyage vers l’au-delà. On trouve le plus souvent et fort logiquement des statues de Jizō dans les cimetières. Il est d’ailleurs à noter que ces statues sont souvent regroupées. Ce sont parfois plusieurs dizaines de statues Jizō qui se côtoient de façon à ce que chaque famille en deuil puisse se recueillir auprès d’une statue spécifiquement dédiée. Parfois, il est possible d’apercevoir des statues de Jizō sans bavoir, mais avec un jouet déposé à ses pieds. Ce don est effectué par des familles dont l’enfant gravement malade s’est rétabli. Jizō est donc aussi devenu progressivement par extension le protecteur des enfants malades et le jouet constitue une forme de remerciement pour la bénédiction qu’il apporté.

Enfin, les voyageurs ont aussi fait de Jizō leur protecteur. Tout comme il aide les enfants à traverser le fleuve Sanzu, les voyageurs se sont placés sous sa protection pour parcourir les routes pleines de danger, que ce soit des agresseurs, des voleurs ou des démons. Ainsi, on croise régulièrement sur les routes de la campagne japonaise des statues de Jizō, qui sont cette fois-ci isolées. Parfois, sur les grands axes, des petits sanctuaires ont été construits et lui sont dédiés. Enfin, les pompiers en ont plus récemment fait aussi leur protecteur, par analogie entre les flammes de l’enfer et les flammes des incendies contre lesquels ils luttent.

Un peu plus loin, c’est une autre allée de cerisiers qui s’offre aux yeux du spectateur, le soleil toujours plus haut accentuant davantage les reflets dans l’eau calme de l’étang. Ici se trouve aussi le lieu préféré des couples et familles : la location de barques et pédalos. Par beau temps, des files d’attente impressionnantes se forment dans l’espoir de pouvoir passer quelques instants magiques ou romantiques sur les eaux cristallines de l’étang dédié. Encore une fois, je suis présent un peu tôt, mais il faut dire que ce genre d’activité ne sied pas vraiment à un voyageur célibataire comme moi.

Commence ensuite un chemin de terre entouré de cerisiers. C’est donc une jolie ballade qui commence et j’imite les locaux et autres touristes dans la photographie des arbres qui m’entourent. Je pourrais m’asseoir sur un banc et admirer ce spectacle toute la journée, mais comme j’ai d’autres activités de prévu, je poursuis ma route et fait le tour de l’étang pour revenir après une demi-heure environ à mon point de départ.

Juste avant de repartir en direction de la station d’Ueno, je jette un dernier coup d’œil sur l’allée des cerisiers et le Bentendo tout proche. J’aperçois alors seconde réflexion dans l’eau, résumant mieux que des mots cet aspect particulier du Japon et de sa culture : un parfait mélange entre tradition et modernité, et dont la frontière est parfois bien difficile à cerner. Le reste de ma journée est chargée en visites et découvertes. Dans un premier temps après avoir rejoins la station d’Ueno, je me dirige via la ligne Ginza en direction Harajuku, à quelques dizaines de mètres de l’entrée principale du sanctuaire Meiji, ma prochaine visite !